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mars 12th, 2009

L’intime ou la science des objets trouvés dans les livres…


oiseau.jpg Pour les bibliothécaires, il suffit parfois de regarder entre les pages, pour entrer dans l’intimité des lecteurs…

Photographies, lettres manuscrites, billets de train entre des gares improbables, recettes, emballages de chocolat en tablette où demeure encore l’odeur sucrée… Marques-pages oubliés, livre trop tôt rendu, dans l’affolement du délai dépassé, ou l’impatience de l’autre, nouveau, à découvrir…

C’est d’abord comme si un objet avait été placé là pour que je le ramasse. Il est à la frontière de deux mondes. Celui du lecteur d’abord, qui a emporté un livre avec lui, chez lui, dans l’intimité de sa maison. Un livre est comme une maison: il renferme toutes sortes de possibles. Un autre monde ensuite, le mien, qui coexiste avec celui du lecteur. Il a placé ou oublié l’objet sur la frontière, le livre. De l’autre côté de la ligne, de mon côté, l’objet se trouve sur mon chemin. Le voir n’est pas facile. Il faut le prendre, le regarder, distinguer son étrangeté, envisager les êtres qui l’ont déposé là, au creux des pages. Ces objets perdus sont sujets à toutes sortes de fugues imaginaires, à la limite de la réalité.

morceau-manuscrit_0.jpg Que dire alors de toutes ces traces, petits bouts de papier, oubliés dans les livres ? Car le livre, si l’on s’en tient à une définition classique, c’est tout ce qui « réside » entre deux couvertures… Le livre enveloppe, préserve, protège, comme le ferait une membrane, une peau-papier. Le plus souvent, il s’agit d’un acte non volontaire de la part du lecteur : tel objet aura servi de marque-page, puis, une fois le livre refermé, restera emprisonné entre les pages jusqu’à ce qu’un autre lecteur le libère, parfois des années après.


La « truffe », puisque c’est le joli nom qu’on donne, chez les initiés, à ce type de trouvailles, est destinée à être gardée secrète, entre espace public et espace privé. Une place nécessaire, discrète et rare. Insaisissable quand elle jaillit une fois le livre rendu, c’est la part de nous-même qui nous échappe et que l’on cherche à cacher… A cacher ou à dévoiler sans le dire ? Sans se le dire… ?

Mais pas seulement : l’oubli n’est que la trace inconsciente d’une volonté de partage ou de don, un morceau de soi que l’on dévoile, dans le secret de la lecture, la douceur curieuse et retenue de l’effeuillage, comme une parole  de l’intime, comme un pied de nez à l’anonymat si particulier, en définitive si contestable, de l’histoire des livres publics…

La lecture est déjà en soi une expérience personnelle, très intime, souvent privée. Le livre que l’on choisit dévoile une part de nous-mêmes… Savait-on même qu’elle existait ? Michel Melot compare le livre à un miroir de soi, un objet que l’on place symétriquement à son corps, comme un autre soi-même…

diapositive.gif L’acte pour le lecteur de tendre au bibliothécaire un livre qu’il souhaite emporter avec lui, dans son univers intime, éveille déjà un sentiment trouble, lié subtilement à une connivence secrète. Alors, l’intime y joue un rôle essentiel : sa présence est douce, toute en nuance, en filigrane, jusqu’à l’imperceptible.

Parfois, ni le lecteur, ni le bibliothécaire n’en ont la conscience. Et pourtant, l’on sait que les lecteurs n’empruntent pas les mêmes titres lorsqu’ils ont affaire à des bornes automatisées. Pour exemple, il n’est pas si facile de révéler à l’autre son goût pour la littérature érotique, religieuse ou ésotérique…

medaillon-encadre.jpg Il arrive aussi que la bibliothécaire - c’est mon cas - choisisse de conserver précieusement dans des boîtes tout ce que les livres veulent bien déverser.

J’ai recueilli depuis des années ce trop-plein d’images et de mots, devenu semaine après semaine une source inépuisable d’étonnements.

Mon regard a trouvé dans ces témoignages accumulés, autant d’évocations intimes et familières, rarement perçues au premier abord : réminiscences de lectures sous formes d’annotations, vacillements, rêveries, élans, indécisions…

Que peut-il subsister dans ces traces, laissées par des inconnus, et qui se goûtent comme un met délicat, et persistent longtemps comme une énigme sans solution ? Peut-être le trouble de reconnaître dans leurs émois nos propres sensations, nos propres hésitations ? Quelque chose d’humble et de précieux, de fragile, d’imprévisible, d’inattendu. L’intime, y occupe une place fondamentale, une clef, un espace infini à explorer.


bonhomme-de-paille.jpg Le trouble naît de la limite à ne pas franchir, certains bouts de papier révèlent des secrets, des paroles pour soi seul, des mots retenus, des témoignages un peu coupables, quelquefois honteux…

Ainsi, telle lettre évoquant le décès de la personne aimée, telle carte de vœux douce-amère entre un père et sa fille ne s’étant pas vus depuis des années, telle infraction au code de la route n’ayant pas été réglée à temps, telle photographie révélant l’univers intime de celui qui l’a perdue…

Pudeur et impudeur s’égrènent au fil de la collecte, une collecte qui n’a, ni début ni fin. Ces objets, recueillis en nombre, il a bien vite fallu les trier, les inventorier, les organiser. Pour certains d’entre eux, ils ont trouvé une nouvelle place, parmi les pages de petits carnets, conçus à la manière de carnets de voyage. Voyages imaginaires, flâneries intimes, improbables collages où des histoires se rencontrent et se racontent…


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